vendredi 11 avril 2014

Isoetes ongulata ssp. semperniger

 Ceci devrait comporter trois ou quatre mouvements, voici celui qui pourrait être soit le premier soit le troisième. Dans le cas très probable où le projet se verrait abandonné, il pourrait exister indépendamment.

Au milieu des parcelles de junkies éructantes et trébuchantes, il y avait un homme qui tenait droit. Son nom était Raoul et André, le drogueur.

Raoul et André glissait parmi eux avec à la main une mallette d'un noir lisse, d'un coin s'écoulait un noir visqueux. Autour de lui ils léchaient, les yeux rougis, les gouttes évadées. Il marchait vers le repaire de vieux routards du voyage immobile sis dans une cave noire voûtée, sous une enseigne faite de faisceaux de néons clairs.

Je l'attendais et n'allais pas avoir à me contenter des gouttes. Il poussa les opiacés et les tabagés, les cokiens et alcoolémites qui encombraient la table pour ouvrir sa mallette noir lisse.

Des Isoetes ongulata de la variété semperniger,  fraîchement pêchés dans les marais du délire, petites pelotes de rubans dégoulinants d'une humeur noir visqueux qui protégeait la chose du dessèchement et nourrissait l'imaginaire. Je recueillis la plante au creux de ma main gauche et suçai une des feuilles, je n'avais pas le choix puisqu'on me la tendait.

Le végétal saigné collait et ballottait dans ma paume. Les humeurs noires me donnaient l'impression d'être immergé dans un bassin de matières molles, et jusque sous les ongles et jusque dans le creux des gencives, partout cette pourriture magnifique et triomphante s'insinuait avec force, la morve sombre m'enivrait de rêves de suie et d'humidité.

Le drogueur se troublait, la salle aussi. Ma chaise me donnait l'impression d'être molle et j'enfonçai dans l'assise, et des taches noires parsemèrent les lumières. Le drogueur ricana. Non, le noir ricana. Dans la vase qui recouvrait maintenant ma vue, des songes se mettaient en place, et puis il se retira en me laissant seul devant un voile d'encre.

Un tunnel de gelée sombre, je parcourais les conforts bétonnés. Les faisceaux de matières molles serpentaient en cadence faible comme l'artère d'une horloge, ils m'indiquaient le bout du couloir où le sombre était plus clair. Je sortis dans une pièce ronde ou cardiée, une assemblée de choses diverses cadençait au milieu en agitant des faisceaux de griffes rigides.

Étiez-vous des drogueurs comme Raoul et André? Nous n'en étions plus, disiez-vous. Étiez-vous donc des rêves sans substrat? Probablement. N'aviez-vous donc aucune attache hors les conforts bétonnés? Aucune de connue, nous avions perdu le compte des mondes traversés. Pouviez-vous faute de mieux me rendre l'expérience agréable? Certes, répondiez-vous tout en vous pressant contre moi.

La plante visqueuse ballottait dans ma paume, les démons plantèrent des tubes rigides dans le substrat et, autour, dans les raies et je n'étais plus que fibres. L'assise était pâteuse maintenant, j'y enfonçais peu et grassement. Je me tirai vers la voûte.

Mais déjà la poisse noire s'éclaircissait et se faisait moins... poisseuse? Les griffes me retenaient encore, je me débarrassai de mes fibres. Les démons trébuchèrent en hurlant, au fond du bassin de matières molles, et je nageai vers la surface et j'émergeai un poing rouge, le gauche. La poisse déjà s'éclaircissait et se faisait plus fluide, elle se faisait huile de couleur et séchait en plaques carmin. Les griffes étaient derrière et je m'agitais dans la poisse rouge. Des mots! Tout en élevant le poing j'entendis des mots et une tache de lumière jaune.

Autotomie, Raoul et André, c'est bien ce que tu m'as dit? Autotomie, ce fut un beau voyage. Je sentais maintenant le creux de mes côtes, défait de toutes fibres et très creux. Autotomie, la poisse rouge s'écoule toujours, autotomie, semperruber.

Merci Raoul et André, ce fut un beau voyage.




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Pour une mise en forme orale: Étudier un croisement de ceci et de cela.